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Une longue et énigmatique
procédure Affaire du marché de gros de Casablanca
L’affaire du marché de gros de
fruits et légumes de Casablanca commence à défrayer la chronique suite aux
récents développements des anciens dossiers restés en hibernation et qui, soudain,
montrent le bout du nez. Il s’agit d’accusations pour escroquerie, falsifications
de documents officiels, malversations, concussions et des milliards en jeu, des
deniers publics avec implication d’élus et fonctionnaires de la Commune de Casablanca. Mais
on en est encore à l’étape d’instruction. Deux chambres d’instruction
s’occupent chacune d’un dossier. L’une, la chambre 3 d’instruction, vient
d’ordonner la saisie tout récemment des équipements informatiques du marché
de gros, et l’autre vient de saisir les passeports de personnes concernées
par l’enquête. Une première audience d’instruction est fixée au 26 novembre
courant. Mourad Gartoumi l’un des principaux témoins est convoqué pour une
première audience le 2 décembre prochain.
Mort du syndicaliste
Avant que l’affaire ne prenne
cette nouvelle tournure, avec précipitation des événements, il y eut la
disparition de Hassan el-Hadi secrétaire général du syndicat des commerçants
du marché de gros de fruits et légumes relevant de la FDT, un témoin clef de
l’affaire. Sa «disparition» le dimanche 1er novembre et sa
découverte, mort, dans un
appartement à Hay Mohammadi à Casablanca le lundi 2 novembre avec les fortes
suspicions qu’elle a entraînées, fut, sans doute, pour quelque chose dans le
relancement de l’affaire. Il a été découvert avec une femme dans un
appartement, tous les deux décédés, selon les premiers éléments, par
intoxication au monoxyde de
carbone, un gaz émis par le chauffe-eau. L’enquête serait toujours en cours
pour déterminer de manière exacte s’il y a oui ou non un quelconque rapport
entre la mort et la qualité de témoin du défunt. «Le défunt Hassan el-Hadi, c’est
bel et bien lui qui devait aider l’expert informatique que la justice (juge
d’instruction Noureddine Dahine, chambre 3) avait désigné pour examiner les
données du Computer du marché, opération qui était prévue pour le mardi 3
novembre», déclare Mohamed Tarik Soubaï président de l’Instance nationale de
protection des biens publics au Maroc (INPBPM) qui suit l’affaire et défends
les commerçants du marché, de gros plaignants. Hassan était un témoin clef
dans l’affaire du marché de gros sur une liste de 17 autres témoins de ce
dossier. «Hassan était en possession des documents originaux qui prouvent les
falsifications passibles de la chambre criminelle, ces documents étaient
gardés dans un cartable noir. Il a fini par les remettre dimanche 1er
novembre à son ami Mourad Gartoumi qui a continué à l’appeler au téléphone
dimanche et lundi pendant la matinée. Le téléphone de Hassan sonnait sans
réponse. Gartoumi avait peur pour Hassan à cause de ces documents très
importants. C’est le lundi que Gartoumi m’a remis les documents en question
lors de notre rencontre à Rabat. Nous étions ensemble en début d’après-midi
au café Balima quand quelqu’un l’a appelé pour lui apprendre la nouvelle du
décès de Hassan». Le président de
l’Instance insiste beaucoup sur le fonctionnement de la justice. «La lenteur
du dossier a entraîné encore plus de détournements» martèle-t-il. «La
décision du juge d’instruction Serhane de convoquer des suspects et de leur
retirer leur passeport est une bonne mesure, bien qu’un peu tardive», affirme-t-il.
Mohamed Tarik Soubaï se félicite par ailleurs de la célérité du parquet
général pour mener le dossier de la deuxième plainte. Il y a lieu de rappeler
que le dossier dit de la première plainte est resté six années «sans bouger»
souligne le président de l’Instance. La première plainte fut déposée en 2003
par Mourad Gartoumi. Elle fut adressée au ministère de la justice au sujet de
falsifications de données sur les marchandises, documents qu’on détruisait
pour les remplacer par d’autres où il y avait des sous-estimations. Une
enquête a été ouverte et un dossier a été déféré devant la Cour spéciale de justice de
Rabat où étaient accusés le régisseur responsable des recettes et des
mandataires. Après la suppression de la Cours spéciale de justice, tout le monde a été
relaxé et le dossier fut retourné à la Cour d’appel de Casablanca, chambre
d’instruction numéro 4, où il est demeuré jusqu’à aujourd’hui. Les plaintes
quant à elles ne se sont pas arrêtées pour autant. En 2007, on tourne le dos
à la Cour
d’appel pour tenter la chance avec le procureur du Roi près le tribunal de
première instance de Casablanca. Une autre plainte est adressée au ministre
de la Justice. Dans
cette nouvelle plainte il y a des preuves de falsification flagrantes, des
documents à charge joints au dossier. Impossible en principe de ne pas faire
suivre. Pourtant, là encore, il faut attendre. Entre temps, des enquêtes sont
confiées à la police locale de Ben Msik, juridiction du marché de gros. Les
auditions de suspects et de témoins se poursuivent, s'amoncellent mais sans
suite. Il faut donc attendre 2009 pour que les choses commencent vraiment à
bouger. D’après Soubaï, un changement commence à poindre «depuis que
l’Instance est entrée en scène dans ce dossier avec l’introduction d’une
requête pour une expertise comptable des recettes du marché en janvier 2009».
La requête avait été jointe au dossier resté au tribunal de première instance
depuis 2007. Celui-ci va être orienté par la suite vers la Cour d’appel pour une
question de compétence, soit en septembre 2009. Ce deuxième dossier a été
confié à la chambre d’instruction 3. D’après l’Instance, il semble prendre
son cours normal car c’est lui qui vient de connaître les derniers
développements avec la saisie des équipements
informatiques du marché de gros
par crainte que les preuves soient complètement détruites. La saisie du
computer dans la précipitation s’explique par le fait que Hassan el-Hadi
venait de disparaître alors que c’était lui qui devait accompagner l’expert
informatique désigné par le juge d’instruction pour examiner les données
dans l’unité centrale comme dit
plus haut. C’était comme un vent de panique, car on ne pouvait éviter de
faire le parallèle entre les deux faits: l’examen du computer mardi 3
novembre et la disparition du témoin le dimanche 1er novembre soit 48 h
auparavant.
Falsification de données
Toute cette affaire n’aurait pas
pu voir le jour sans Mourad Gartoumi. Depuis 2007, des dizaines d’articles de
presse sont publiés sur la base de ses révélations, documents à l’appui. Il y
a d’abord les falsifications des données de base à l’entrée du marché. Les
véhicules de transports de marchandises se présentent à la
bascule pour pesage. Les données
sur la pesée sont marquées sur trois copies blanche, bleue et verte. La blanche
est gardée par l’administration, la bleue par les mandataires et la troisième,
verte, par le propriétaire de la marchandise. Ces copies passent par au moins
trois services de contrôle des agents postés à l’entrée
pour vérification avant d’atterrir
à l’administration. Et c’est la copie de l’administration qui connaîtra des
changements de sorte que les données ne correspondent plus à ceux toujours
indiquées sur la copie du marchand. Ainsi, sur la copie de l’administration
la marchandise pèse beaucoup moins que ce qui est indiqué
sur celle du marchand alors qu’il
s’agit de la même date, le même numéro de véhicule, la même copie de sa carte
grise. D’autre part, le produit indiqué pourrait changer aussi: sur la copie
de l’administration il s’agit d’oignons mais sur celle gardée par le marchand
on a affaire à des pommes, un produit plus cher. L’astuce est
toute simple: c’est pour pouvoir
mettre un prix bas et empocher la différence. Tout cela parce que les
marchands doivent payer 6% de la valeur globale de la marchandise introduite
au marché. Ainsi, pour une marchandise donnée, le marchand paie les 6% du
tonnage réel à la caisse, mais, avec la falsification en
sous-estimant le poids et en
changeant la nature du produit, le montant officiellement dû pour la caisse
baisse de moitié sinon plus. Seule une infime partie de l’argent perçu reste
dans la caisse du marché alors
que l’autre va vers une
destination inconnue. Des deniers publics dans des poches très privées. Quand
ces procédés deviennent une règle du fait d’un système défaillant et connu
comme tel depuis
toujours, les fraudeurs sont de
plus en plus gourmands, ce qui finit par avoir des retombées désastreuses sur
les recettes et pointe du doigt un problème de gouvernance. Selon certaines
estimations, les recettes réelles
du marché pourraient atteindre 70
milliards de centimes par an alors que la Commune annonce des chiffres de recettes qui ne
dépass ent pas les 11 milliards. Mourad Gartoumi cite une déclaration du
directeur du marché dans une interview, parlant des statistiques d’une seule
journée où il y avait eu 723 camions entrés au marché et une recette de 76
millions de centimes, soit le total de la recette des 6% sur le chiffre
d’affaires. «Or, il s’agissait d’une journée sans grande recette à cause de
la grève des transports, ce qui veut dire qu’en temps normal il y a des
recettes plus importantes».
Gestion désastreuse
En plus de la recette des 6% sur
le chiffre d’affaires, il y a d’autres sources tels les loyers des 271
magasins, ceux des cafés, des salons de coiffure, des toilettes et des
parkings. «Pour les concessions, on avait annoncé 0 Dh depuis 2003 dans le
compte administratif alors qu’en réalité ces concessions étaient cédées à des
personnes de gré à gré sans marché public et avec des recettes de loyer qui
ne paraissaient pas dans les registres». D’autre part, parmi les
irrégularités citées dans le dossier, il y a celles se rapportant à 20
magasins loués “illégalement” à des tiers. Il s’agit des magasins 9-2, 9-3, 9-5,
9-7, 9-9, 9-11, 9-13, 9-15, 9-17, 9-19, 9-21,9-23, 9-25, 9-27, 9-29, 9-31, 9-33,
9-35, 9-37 et 10-1. «A cause de ces procédures illégales des mandataires, le
trésor public perd 104 millions de centimes de loyers par an», déclare
Gartoumi. A la suite de la plainte de ce dernier à propos de ces commerces, les
premiers commerçants interrogés par la police ont dû dire la vérité «qui est
consignée dans des procès verbaux», c’est-à-dire qu’ils louaient ces magasins
à des mandataires en leur payant d’importantes sommes d’argent ce que ces
derniers n’avaient pas le droit de faire. Un signe d’anarchie entre autres. D’autres
commerçants locataires interrogés par la suite ont dû choisir de nier en
affirmant qu’ils n’étaient que les employés des mandataires ! Des
affirmations saugrenues qui ne tenaient pas la route et donnaient parfois
matière à plaisanterie pour des gens qui ne pouvaient absolument pas se faire
passer pour de simples bougres de smicards ! «Ils mentaient dans des
déclarations de procès verbaux de police, déclarations mensongères passibles
de poursuite», souligne Gartoumi. «Heureusement l’ancien régisseur rétablit
les faits en affirmant devant la police de Ben Msik que les mandataires
louaient ces magasins à des personnes en possession de caisses vides». Gartoumi
aime à donner des exemples concrets. Ainsi, il abonde dans les détails en
citant le cas typique du café Riad Essouk. «Je vous parle du café Riad Essouk,
c’était à l’origine des toilettes pour femmes. On a supprimé les toilettes
pour femmes pour ériger dessus le café. Il y a une main-d’oeuvre de 300
femmes environ au marché qui ne trouvent plus de toilettes et se rabattent
sur celle des hommes ce qui est scandaleux !» Mais ce n’est pas tout puisque
ce café est remis en concession par un élu responsable du marché à un autre
élu, un copain, avec qui il se trouvait sur la même liste des élections. Un
simple exemple parmi d’autres. Mourad Gartoumi avait organisé un sit-in en
septembre devant la cour d’appel de Casablanca pour protester contre la
lenteur de la justice avec le soutien de l’Instance de protection des biens
publics. Or c’est au mois de septembre que le dossier atterrit à la Cour d’appel pour
compétence venant du tribunal de première instance où il était resté depuis 2007
comme signalé plus haut. Gartoumi est loin d’être seul puisqu’il devait
recevoir la procuration des commerçants du marché de gros pour parler en leur
nom sur le même sujet des détournements mais aussi des plaintes des
commerçants touchés par différents préjudices. Mais qui est Mourad Gartoumi? C’est
un jeune commerçant né en 1978, marié, père de deux filles, habitant au
quartier Salmia et qui ne semble pas avoir peur pour lui-même. N’empêche
qu’il lui est arrivé de se sentir quand même menacé. N’avait-il pas reçu des
coups de fil de menace et avait porté plainte à ce sujet, ce que
ses interlocuteurs ont nié dans
les procès verbaux? Il demande aujourd’hui à la justice de les confondre en
ordonnant un examen des communications auprès de Méditel. Il avait reçu des
menaces par téléphone le 13 Juin 2009 et le 17 juin 2009. Rien ne vaut chez
lui l’exultation (il s’agit bien d’exultation) de confondre ceux qu’il
appelle les escrocs, pas le menu fretin, mais les gros poissons. On pourrait
lui donner tout ce qu’on veut mais rien ne semble pouvoir trouver gré à ses
yeux que de poursuivre son combat entamé en 2003. Aujourd’hui, il semble
approcher d’une victoire tant caressée après la mise en branle des deux
dossiers d’instruction.
«On m’a accusé d’avoir un frère
qui me pousserait et qui a des visées, un adversaire politique donc et que je
cherche des prérogatives quelconques, mais je dis à tous ceux qui veulent
m’entendre que je suis d’abord et avant tout victime de ce système arbitraire
de prévarication et de corruption, l’une de ses nombreuses victimes, j’ai
porté plainte au début parce que je devais le faire en tant que citoyen et je
continue
aujourd’hui, les responsables de
la ville se sont vengés de ma plainte de 2003 et m’ont arraché illégalement
mon commerce en 2005. J’en jouissais depuis 2002 en vertu d’un arrêté
municipal daté du 15 mars 2002». Il avait en effet été bénéficiaire d’un
local pour la vente des fruits et légumes au sein du marché de gros,
numéro 10-12 par arrêté municipal
daté du 15 mars 2002 avec un loyer de 2.478,16 Dh par mois. Depuis la
«décision arbitraire» prise par le président du conseil de la ville de 2005
il a perdu, dit-il, son travail et cela dure depuis quatre ans et demi. «On
m’avait tout pris 4000 caisses que contenait le magasin et on a dévalisé le
bureau et les documents qui y étaient déposés ont été tous pris, notamment
des documents compromettants pour eux. Aujourd’hui, je sais que tout ça a été
entrepris pour ces documents que je détenais sans prévoir qu’ils pouvaient me
dévaliser en toute impunité». Les révélations de Gartoumi démontrent une
gestion locale tout à fait désastreuse. Pour la justice, il faut qu’elle
prenne son cours normale avec rigueur en sanctionnant tous ceux impliqués
dans la dilapidation de deniers publics en profitant de leur rang, accointances
et influences. Mais il s’agit aussi de revoir au plus tôt
et de fond en comble le système
actuel de gestion du marché qui en fait une vraie passoire des deniers
publics.
Une longue et énigmatique
procédure Affaire du marché de gros de Casablanca
Saïd AFOULOUS
11/10/2009
L'opinion http://www.lopinion.ma/def.asp?codelangue=23&ref=2
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